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Loquacité du Dr.Kafka. Allé et venu pendant deux heures avec lui derrière la gare François-Joseph, l’ai prié de temps à autre de me laisser partir, avais les mains nouées d’impatience et l’écoutais aussi peu que possible. Il m’a paru qu’un homme qui fait du bon travail dans le cadre de son activité professionnelle en vient fatalement à perdre tout discernement lorsqu’il commence à raconter des histoires concernant celle-ci; il prend conscience de sa valeur, chaque histoire le relie à d’autres histoires et beaucoup, il les embrasse toutes du regard parce qu’il les a vécues, doit parce qu’il est pressé et par égard pour moi en taire beaucoup, je lui en détruis aussi quelques-unes en lui posant des questions, mais ce faisant l’amène à d’autres, lui montre ainsi qu’il exerce également son pouvoir loin à l’intérieur de ma propre pensée, dans la plupart des histoires sa personne joue un beau rôle auquel il fait seulement allusion, grâce à quoi ce qu’il fait lui paraît encore plus important, mais à présent il est déjà si sûr de mon admiration qu’il se permet de se plaindre, car même dans son malheur, dans son tourment, dans ses doutes, il est admirable, ses adversaires sont des gens de valeur et méritent qu’on parle d’eux, dans un cabinet d’avocats qui compte 4 rédacteurs et 2 chefs il y a eu un litige qui l’a opposé lui au cabinet pendant des semaines des entretiens quotidiens avec ces six juristes. Il avait face à lui leur meilleur orateur, un fin juriste, auquel il faut ajouter la Cour suprême dont les jugements sont selon lui mauvais et contradictoires, sur le ton de celui qui va partir je dis juste quelques mots pour défendre cette Cour, alors il m’apporte des preuves que cette Cour ne saurait être défendue, et nous devons à nouveau descendre et remonter la rue, je m’étonne aussitôt des insuffisances de cette Cour et il m’explique que c’est normal la Cour est surchargée, m’en donne les raisons, bon je dois y aller, à vrai dire la Cour de cassation est meilleure et le tribunal administratif encore bien meilleur et voilà pourquoi, enfin il n’est plus possible de me retenir, alors il essaye avec mes propres affaires à cause desquelles je suis venu le voir (fondation de l’usine) et que nous avons réglées depuis longtemps, il espère inconsciemment pouvoir m’attraper de cette façon et m’attirer à nouveau vers ces histoires. Alors je dis quelque chose, mais tout en parlant je lui tends exprès la main pour prendre congé et me libère ainsi. Il raconte d’ailleurs très bien, sa manière de raconter associe le déploiement rigoureux des écrits juridiques à une éloquence vivante qu’on trouve souvent chez les juifs quand ils sont si gras, noirs, provisoirement en bonne santé, de taille moyenne et excités par la consommation continuelle de cigarettes. Des expressions juridiques donnent de la tenue à ce qu’il dit. Il cite des paragraphes que les numéros élevés semblent renvoyer très loin. Chaque histoire est développée à partir du début, déclaration et objection sont présentées et littéralement secouées par des parenthèses personnelles, des éléments sans importance auxquels personne ne penserait sont d’abord mentionnés, puis ils sont qualifiés d’accessoires et écartés (« un homme, son nom est sans importance » -) l’interlocuteur est personnellement interpellé, interrogé, tandis que l’histoire à côté se condense, parfois l’interlocuteur, avant même une histoire qui ne peut en aucun cas l’intéresser, est interrogé – naturellement en vain – afin d’établir quelque rapport provisoire, les remarques glissées par l’interlocuteur ne sont pas reprises tout de suite, ce qui serait énervant (Kubin), mais elles le sont bientôt tout en étant placées au bon endroit dans le cours du récit, ce qui est une façon concrète de flatter l’interlocuteur en l’entraînant dans l’histoire parce qu’elle lui donne un droit tout particulier d’être ici même interlocuteur.

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