Kafka a 26 ans lorsqu’il commence à écrire son journal dans un premier cahier. Il y en aura onze autres, le dernier datant de 1923, soit un an avant sa mort. On est frappé, lorsqu’on le lit dans une édition allemande récente, par le caractère composite du Journal. Des notations sur le quotidien y sont mêlées à quantité d’autres textes totalement étrangers à la pratique diaristique telle qu’on l’entend ordinairement. On peut y lire plusieurs fragments de récits, et notamment le premier chapitre d’Amérique rédigé sur deux cahiers séparés. On remarque également que manque souvent la date du jour de la rédaction. Comme si Kafka cherchait à brouiller – au sein même d’un journal ! – les repères temporels, plongeant souvent le lecteur dans une espèce de no man’s land intérieur, et ce dès les premières lignes du premier cahier : « Est-ce que la forêt est toujours là ? La forêt était encore à peu près là. Mais à peine mon regard avait-il fait dix pas que je renonçai et me laissai reprendre par la conversation ennuyeuse. » Ces pages qui nous font pénétrer dans l’univers quotidien de l’écrivain nous ouvrent en même temps les portes d’un monde troublant où les frontières entre le dehors et le dedans, le passé et le présent, le moi et les autres, le visible et l’invisible semblent s’évanouir. On est là au coeur d’un travail créateur plus que dans un journal d’écrivain classique où celui-ci rapporterait des faits ou des pensées extérieurs à son oeuvre.

La première édition du Journal par Max Brod – celle que nous lisons encore aujourd’hui en France, traduite par Marthe Robert – ne permet pas de découvrir ce work in progress dans ce qui lui est propre Les cahiers ont en effet un double emploi : Kafka y passe régulièrement du quotidien à la fiction, les deux sont même souvent indémêlables. Brod en a extrait les textes à caractère diaristique, les a rassemblés dans l’ordre chronologique et a laissé les pages d’écriture narrative faisant partie de « l’oeuvre » (mais où commence-t-elle et où s’achève-t-elle chez Kafka ?). Il a également écarté plusieurs variantes, voire a effacé des détails peu conformes à l’image de l’écrivain uniquement animé par la question de la littérature qu’il voulait transmettre au public (ainsi quelques fragments témoignant de sa fréquentation des maisons closes pragoises ont été supprimés ou sont édulcorés).

Le Journal tel que nous le connaissons en France est à bien des égards une construction de Max Brod. Il faut donc le lire dans l’édition génétique allemande si l’on veut découvrir le fil même de l’écriture de Kafka. Écriture plurielle, qui ne se résume pas à un « style » qui serait celui du journal littéraire tel qu’un Léautaud, par exemple, a pu le pratiquer toute une vie sans interruption. La variation – des styles mais aussi des thèmes – est la règle, et ce dès les premiers cahiers, qui se caractérisent par une large ouverture au monde extérieur et à la réalité sociale de Prague. Dans les premières pages, Kafka se plaint de son « incapacité à écrire » depuis cinq mois. On ne peut donc qu’être impressionné par la puissance littéraire qui se dégage de chacune de ces pages, écrites pour la plupart pendant les années 1909-1913, si décisives dans son parcours. L’incapacité à écrire a laissé la place à une réelle virtuosité, qui s’exprime sous la forme de fragments narratifs, mais aussi de simples notations, de notes de lecture, de portraits saisis sur le vif, de dessins, comme si l’écriture des cahiers avait un effet libérateur. Kafka n’hésite pas à s’émanciper de l’allemand plus élaboré de ses premiers textes, et s’essaie à une écriture rapide, fluide, d’où un assouplissement de la syntaxe et la disparition de la ponctuation à certains endroits (qui ne sont pas rendus dans la seule traduction dont nous disposions en français, celle de Marthe Robert, soucieuse de faire lire ce texte dans une langue classique qui soit compatible avec celle des récits). Renonçant à la langue de l’oeuvre (récit, roman) qu’il se sent incapable d’écrire, le jeune écrivain choisit l’esquisse et le fragment, et il s’encourage lui-même à avancer dans cette voie : « Je crois à nouveau que mon voyage aura une meilleure issue, et que j’accéderai à une meilleure perception des choses si je deviens plus souple en écrivant un peu et alors j’essaye à nouveau. »

Les scènes du quotidien pragois observées par Kafka ont même influé sur l’écriture du Journal. Ainsi des pièces de théâtre yiddish jouées au Café Savoy, évoquées à plusieurs reprises en 1910 et 1911. Ce théâtre, méprisé par les Juifs assimilés de Prague, où il ne s’agit pas de réciter un texte et de jouer un seul rôle, mais où la langue est aussi chantée, où les comédiens improvisent, varient les rôles à volonté, ce théâtre mineur où il faut laisser agir le corps et pour lequel le sentiment est au coeur de la dramaturgie éveille l’écrivain à un autre mode d’écriture (d’où, aussi, les nombreuses notations sur tout ce qui, sur un plan corporel, rend l’écriture possible ou non : fatigue, maladie, insomnie). En rompant volontairement avec une langue littéraire codifiée et avec la forme close du récit, Kafka cherche non seulement à sortir de son incapacité à écrire, mais aussi à repousser les limites de la littérature, comme l’ont fait les acteurs yiddish avec le théâtre.

L’écriture des cahiers ouvre un nouvel espace intérieur où se joue l’oeuvre tout entière. Avec Guattari, Deleuze a parlé des « lignes de fuite créatrices » qui parcourent autant les lettres que les récits, et il a vu dans le Journal un rhizome qui « traverse tout ». En quelques mois, on passe en effet d’une série de projets littéraires isolés et souvent avortés à ce qu’on pourrait appeler des flux d’écriture qui se caractérisent par leur intensité souvent douloureuse. Kafka est tout à fait conscient de s’engager, avec ces notations quotidiennes, dans une épreuve nouvelle, et il s’en ouvre au docteur Steiner (le célèbre fondateur de l’anthroposophie), parlant des « états de voyance » auxquels il accède par l’écriture : « Je sens que je ne suis pas seulement parvenu à mes propres limites, mais aux limites de l’humain en général. » C’est que tout – famille, milieu professionnel, spectacles, scènes de rue – est soumis au regard souvent cruel de celui qui note, livré à la puissance du langage le plus neutre. Dans les nombreux portraits, la cruauté du trait est automatique. La tenancière du bordel n’a pas de nom, on apprend seulement qu’elle a une « chevelure blonde mate fortement tirée sur des bigoudis certainement dégoûtants » et un « nez qui descend de manière abrupte ». Ailleurs, la description de la Rehberger « au gros nez dans un visage anémique », écrite la veille, a remplacé inconsciemment l’impression originale : du réel le plus banal on est passé à une vision littéraire. Littérature et existence sont devenues indissolubles.

Le Journal est l’espace d’une écriture nocturne où les visions du jour se confondent avec les scènes de rêve. Éveillé au coeur de la nuit, Kafka se dit même condamné à l’insomnie par le seul fait d’écrire, évoquant la puissance de ses rêves qui l’empêche de dormir. Plus loin, il note : « Quand je me réveille tous les rêves sont rassemblés autour de moi, mais je me garde bien de les examiner en profondeur. » Dans son sommeil, il se voit traverser les murs d’un immeuble « comme on passe d’un wagon à l’autre dans les trains à couloir », scène qui figure assez bien son propre cheminement au sein du journal-rhizome. Peut-on aller jusqu’à dire que Kafka, en passant à l’écriture diaristique, a libéré cette puissance onirique sans laquelle il n’y a pas de littérature ? Est-ce dans ces pages qu’il a noué ce que Blanchot appelle le « pacte avec le danger de la nuit » ? En 1912 sont écrits coup sur coup Le verdict et La métamorphose. Deux récits nés au coeur même de la nuit du Journal, matrice de l’oeuvre à venir.

Article paru dans le Magazine littéraire, décembre 2013

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