#journalkafka, premier cahier, 99

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Promené 3 heures avec Löwy et ma soeur.

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#journalkafka, premier cahier, 97

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La pitié que nous ressentons pour ces acteurs qui sont si bons et ne gagnent rien, et qui en plus sont loin de recevoir assez de gratitude et de gloire, n’est en vérité que la pitié éprouvée face au triste destin de tant de nobles aspirations et surtout les nôtres. C’est aussi pourquoi elle est si excessivement forte: extérieurement elle va vers des personnes étrangères alors qu’en réalité elle nous concerne. Mais cette pitié est malgré tout si étroitement liée aux acteurs que même en ce moment je ne peux la détacher d’eux. Parce que je le reconnais, elle se lie encore plus à eux pour me braver.

#journalkafka, premier cahier, 96

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Madame Tschissik (j’aime tellement écrire ce nom) penche volontiers la tête à table, aussi pendant qu’elle mange du rôti d’oie, du regard on croit pouvoir aller sous ses paupières si on longe d’abord prudemment les joues et se faisant tout petit glisse à l’intérieur, ce qu’on peut faire sans avoir besoin de soulever les paupières car elles sont déjà levées et laissent passer ce reflet bleuâtre qui donne justement envie d’essayer. De l’ensemble de son jeu authentique apparaissent çà et là un poing en avant, un bras qui se retourne pour disposer d’invisibles traînes en plis autour du corps des doigts écartés qui se posent sur la poitrine parce que le cri sans art ne suffit pas. Son jeu n’est pas varié: ses regards effrayés vers son partenaire, sa façon de chercher une issue sur la petite scène, la voix douce qui, en une élévation brève et droite, devient héroïque sans se renforcer, seulement grâce à une plus grande résonance intérieure, la joie qui, par son visage ouvert, élargi au-dessus du large front jusqu’aux cheveux, entre en elle, sa façon de chanter seule en se suffisant à elle-même, sans recourir à d’autres moyens, le geste de se dresser au moment où il faut résister, geste qui oblige le spectateur à être attentif à tout son corps; et pas beaucoup plus. Mais là est la vérité de l’ensemble et par conséquent la conviction qu’aucun de ses effets, même le plus minime, ne peut lui être enlevé.

#journalkafka, premier cahier, 95

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Octobre 1911       Hier chez les juifs « Kol-Nidre » de Scharkansky une assez mauvaise pièce avec une bonne scène amusante où on écrit une lettre, une prière des deux amoureux debout mains jointes l’un à côté de l’autre, un Grand Inquisiteur converti appuyé contre le rideau de l’Arche d’alliance, il monte les marches et reste là debout, la tête penchée, les lèvres sur le rideau, tient le livre de prières devant ses dents qui claquent. Pour la première fois lors de cette quatrième soirée mon évidente incapacité  à avoir une impression pure. Ce qui était aussi causé par le fait que nous étions nombreux et qu’on nous rendait visite à la table de ma soeur. Malgré ça, je n’aurais pas dû être aussi faible. Avec l’amour que j’éprouve pour madame Tschissik, qui n’était assise à côté de moi que grâce à Max, je me suis comporté de manière pitoyable. Mais je vais me ressaisir, ça va déjà mieux.

#journalkafka, premier cahier, 94

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Les acteurs juifs: madame Tschissik a les joues saillantes près de la bouche. S’est formé en partie quand les joues se sont creusées suite aux souffrances de la faim, des accouchements, des voyages et du métier d’acteur en partie à cause de muscles au repos, inhabituels qui ont dû se développer pour les mouvements théâtraux de sa grande bouche qui était sûrement lourde à l’origine. Quand elle joue Sulamite, elle a la plupart du temps les cheveux détachés qui lui cachent les joues, si bien que son visage ressemble parfois à celui d’une jeune fille d’autrefois. Elle a un grand corps osseux, de moyenne corpulence, et son corset est bien serré. Comme elle a l’habitude de lever, d’étendre et de bouger lentement ses longs bras, sa démarche a facilement quelque chose de solennel. Notamment quand elle a chanté le chant national juif en balançant doucement ses fortes hanches et en bougeant de haut en bas les bras pliés parallèlement à ses hanches, comme si elle jouait avec une balle volant lentement.

#journalkafka, premier cahier, 93

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21 octobre 1911       Un contre-exemple: quand mon chef discute avec moi des affaires du bureau (aujourd’hui la cartothèque), je ne peux pas le regarder longtemps dans les yeux sans qu’apparaisse dans mon regard, tout à fait malgré moi, une légère amertume qui fait qu’il détourne le sien, ou moi le mien. Son regard de façon plus fuyante mais plus souvent parce que n’étant pas conscient de la cause il cède à chaque tentation de porter son regard ailleurs, mais le ramène aussitôt vers moi, puisqu’ il ne considère tout cela que comme une faiblesse passagère de ses yeux.  Je résiste à cela plus vigoureusement et accélère donc le mouvement en zigzag de mon regard, préfère encore regarder le long de son nez et dans les ombres qui bordent ses joues, ne parviens souvent à tenir mon visage dans sa direction qu’à l’aide des dents et de la langue dans la bouche fermée, quand il le faut, je baisse certes les yeux, mais jamais plus bas que sa cravate, mais j’accède au regard le plus intense dès qu’il détourne les yeux et que je peux le suivre exactement et sans égards.

#journalkafka, premier cahier, 92

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Exemples des nouvelles forces que je dois à cette activité d’écriture pourtant insignifiante dans l’ensemble:

Lundi le 16 j’étais avec Löwy au Nationaltheater pour assister à la Dubrovnicka trilogie. La pièce et la représentation étaient désolantes. Ne me reste en mémoire que le joli son d’une pendule de cheminée dans le premier acte; la Marseillaise chantée devant la fenêtre par des Français qui entrent dans la ville, le chant expirant est sans cesse repris par les nouveaux qui arrivent et il s’élève; une jeune fille habillée en noir fait passer son ombre à travers le filet de lumière que le soleil couchant étale sur le parquet. Du 2ème acte ne reste que le tendre cou d’une jeune fille qui, à partir d’épaules vêtues de rouge brun entre des manches bouffantes, s’étend et se tend jusqu’à sa petite tête. Du troisième acte le frac froissé, le gilet de fantaisie sombre barré d’une chaîne de montre en or d’un descendant des anciens Gospodars, vieux et le dos voûté. Cela ne fait donc pas beaucoup. Sinon L. m’a confessé avoir la chaude-pisse; ensuite mes cheveux ont touché les siens quand je me suis penché vers sa tête, j’ai eu peur d’attraper des poux tout de même possibles; les places étaient chères, en mauvais bienfaiteur j’avais jeté l’argent par les fenêtres alors qu’il est dans le besoin; finalement il s’est ennuyé encore un peu plus que moi. Bref, j’avais à nouveau prouvé l’issue malheureuse de tout ce que j’entreprends de ma propre initiative. Mais tandis que d’habitude je m’unis de façon indissoluble avec ce malheur et convoque tous les malheurs passés et tous les malheurs à venir, cette fois-ci j’étais presque totalement indépendant, j’ai supporté tout cela très facilement comme quelque chose d’unique et pour la première fois au théâtre j’ai même senti ma tête comme une tête de spectateur sortant de l’obscurité rassemblée des fauteuils et des corps et élevée dans une lumière spéciale, indépendante du mauvais motif de cette pièce et de cette représentation.

Un deuxième exemple: Hier soir dans la Mariengasse j’ai tendu les deux mains à la fois à mes deux belles-soeurs avec une telle adresse, comme si cela avait été deux mains droites et que j’avais été une double personne.

#journalkafka, premier cahier, 91

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la suite à Radotin: l’ai invitée à descendre. La première réponse a été sérieuse, alors que jusque là elle avait pouffé de rire en me regardant avec la petite fille qu’on lui avait confiée, et qu’elle avait fait la coquette comme elle n’aurait jamais osé le faire à partir du moment où nous nous sommes connus. Ensuite nous avons beaucoup ri ensemble, alors que je gelais en bas et elle en haut à la fenêtre ouverte. Elle pressait ses seins contre ses bras croisés et tout son corps contre l’appui de la fenêtre, les genoux apparemment fléchis. Elle avait 17 ans et m’en donnait 15-16,  ce dont elle n’a pas voulu démordre pendant toute la conversation. Son petit nez allait un peu de travers et à cause de cela jetait une ombre inhabituelle sur sa joue, qui ne m’aiderait d’ailleurs pas à la reconnaître. Elle n’était pas de Radotin, mais de Chuchle (la dernière station avant Prague), ce qu’elle ne voulait pas qu’on oublie. Ensuite promenade avec l’employé, qui serait resté dans notre affaire même si je n’étais pas venu, dans le noir sur la route qui part de Radotin et puis retour à la gare. Sur un côté des collines non cultivées utilisées par une fabrique de ciment pour ses besoins en calcaire. Vieux moulins. Histoire d’un peuplier arraché hors de terre par un tourbillon dont les racines allaient d’abord tout droit dans la terre et qui ensuite s’étalaient. Visage de l’employé: chair rougeâtre comme de la pâte sur des os robustes, a l’air fatigué, mais solides dans ses limites. Ne s’étonne pas, même pas dans la voix, que nous allions nous promener ici ensemble. Dans un grand champ acheté par une usine prévoyante, laissé pour le moment en friche, situé en plein centre du village, entouré de bâtiments d’usine éclairés par une forte lumière électrique, mais à certains endroits seulement. Lune claire, pleine de lumière, d’où la fumée blanche sortant d’une cheminée. Signaux de train. Léger bruit des rats à côté du long chemin qui coupe le champ et que les habitants du village empruntent contre la volonté de l’usine.

#journalkafka, premier cahier, 90

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Je suis probablement malade, depuis hier le corps me gratte partout. L’après-midi j’avais un visage si chaud et si multicolore que j’ai craint qu’en me coupant les cheveux le coiffeur qui pouvait me voir constamment moi et mon reflet pense que j’avais une grave maladie. La jonction entre mon estomac et ma bouche est elle aussi en partie troublée, une capsule de la taille d’un florin soit monte et descend, soit reste en bas d’où elle irradie en produisant un effet qui se diffuse, envahit la poitrine à la surface et la comprime légèrement.