#journalkafka, premier cahier, 108

Tags

, ,

Aujourd’hui j’avais le conseiller Lederer devant moi, puéril, faux ridicule au point de me faire perdre patience, venu me voir à l’improviste et sans que je l’ai prié de venir pour me demander des nouvelles de ma maladie. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas discuté de façon si intime, ou bien peut-être ne l’avions nous jamais fait, soudain je sentis comment mon visage qu’il n’avait jamais considéré avec autant d’attention se révélait à lui dans des parties fausses, mal interprétées mais qui le surprenaient. De mon point de vue j’étais méconnaissable. Lui, je le connais parfaitement.

(fin du premier cahier)

#journalkafka, premier cahier, 107

Tags

, , , , , , , , ,

Octobre 1911         La mère travaille toute la journée, est joyeuse ou triste, comme ça vient, ne réclamant pas la moindre chose pour elle-même sa voix est claire, trop forte pour la conversation quotidienne, mais bienfaisante quand on est triste et qu’on l’entend tout à coup après un certain temps. Cela fait déjà assez longtemps que je me plains d’être toujours malade sans avoir jamais une maladie déterminée qui m’obligerait de me mettre au lit. Si je désire cela, c’est sûrement en grande partie parce que je sais combien la mère est capable de vous consoler quand elle sort par exemple du salon éclairé pour entrer dans la pénombre de la chambre du malade, ou bien le soir quand elle rentre du magasin au moment où commence le passage imperceptible du jour à la nuit et qu’avec ses soucis et ses ordres rapides elle fait recommencer le jour déjà si avancé et encourage le malade à l’y aider. Je souhaiterais que cela m’arrive encore parce que je serais faible et par conséquent convaincu par tout ce que la mère ferait, et que je pourrais vivre des joies enfantines tout en ayant la faculté de jouissance plus développée de l’adulte. Hier il m’est venu à l’esprit que si je n’ai pas toujours aimé la mère comme elle le méritait et comme j’en étais capable, c’est parce que la langue allemande m’en a empêché. La mère juive n’est pas une "mère", ce nom de Mutter la rend un peu bizarre (pas le nom en lui-même, parce que nous sommes en Allemagne) nous donnons à une femme juive le nom de mère allemande, mais oublions la contradiction qui s’enfonce d’autant plus lourdement dans le sentiment, Mutter est pour les juifs particulièrement allemand, le mot contient inconsciemment, à côté de la splendeur chrétienne, aussi la froideur chrétienne, d’où le fait que la femme juive appelée Mutter n’est pas seulement bizarre mais étrangère. Maman serait un nom préférable, si seulement l’on ne se représentait pas Mutter derrière lui. Je crois qu’il n’y a plus que les souvenirs du ghetto qui préservent la famille juive, car le nom Vater ne désigne pas le père juif, c’est en effet loin d’être le cas.

#journalkafka, premier cahier, 106

Tags

, , , , , , ,

"Le grand Adler" le plus célèbre acteur juif de New York, millionnaire, pour qui Gordon a écrit L’Homme sauvage et que L. à Karlsbad a prié de ne pas venir à la représentation parce qu’il n’aurait pas le courage de jouer devant lui sur une scène aussi mal décorée. – Juste des décors, et pas cette misérable scène sur laquelle on ne peut pas bouger. Comment allons-nous jouer L’Homme sauvage ! Là-bas on a besoin d’un divan. Au Krystall-Palast de Leipzig, c’était grandiose. Des fenêtres qu’on pouvait ouvrir, les rayons du soleil qui entraient, on avait besoin d’un trône dans la pièce, on avait un trône, je marchais vers lui à travers la foule et j’étais vraiment un roi. C’est beaucoup plus facile de jouer dans ces conditions. Ici tout vous déstabilise.

#journalkafka, premier cahier, 103

Tags

, , , , ,

Avec une si petite pièce pour s’habiller, il est inévitable qu’on se dispute, comme dit madame Tschissik. On sort de scène énervé, chacun se prend pour le plus grand acteur, et s’il arrive par exemple que l’un marche sur le pied de l’autre, ce qui est inévitable, alors ce n’est pas seulement une dispute qui est toute prête, mais un grand combat. Oui à Varsovie il y avait 75 petites loges individuelles, chacune éclairée

#journalkafka, premier cahier, 101

Tags

, , ,

Dispute entre Tschissik et Löwy. T.: Edelstatt est le plus grand écrivain juif. Il est sublime. Rosenfeld est naturellement un grand écrivain aussi, mais pas le premier. Löwy: Tsch. est socialiste et comme Edelstatt fait des poèmes socialistes, il est rédacteur en chef d’un journal juif à Londres, Tsch. le considère comme le plus grand. Mais qui est Edelstatt, son parti le connaît, sinon personne, tandis que le monde entier connaît Rosenfeld. – Tsch.: ça n’a rien à voir avec la reconnaissance. Tout chez Edelstatt est sublime. – L: Moi aussi je le connais très bien. Le Suicidé par exemple est très bon. – Tsch.: A quoi bon cette dispute ? Nous ne nous mettrons pas d’accord. Je garderai mon opinion d’ici demain et toi aussi. – L: Moi jusqu’à après-demain.

#journalkafka, premier cahier, 100

Tags

, , ,

Octobre 1911        Cela m’effraie à chaque fois, quand les acteurs me convainquent par leur présence que la plus grande partie de ce que j’ai écrit sur eux jusqu’alors est faux. C’est faux parce que j’écris sur eux avec un amour invariable (c’est seulement à présent en l’écrivant que cela devient faux aussi) mais avec une force variable, et que cette force variable ne sonne pas de façon perceptible et juste au contact des acteurs réels, mais se perd vaguement dans cet amour qui ne sera jamais satisfait de cette force, et qui, parce qu’il la retient, croit protéger les acteurs.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 1  060 followers